La Nouvelle République le jeudi 27 décembre 1973
LA VIE CHATELLERAUDAISE

Au Carrefour

de l’Histoire et de la Légende

avec les Anciens D’Antoigné




Nous voici assemblés, en ce jour, à Antoigné au lieu dit “à la Tour Girard” ancien fief des Compaing, des Morière, les cousins de La Fontaine, qui furent également seigneurs du Verger. Deux évêques, nous dit-on, virent le jour en ces lieux où M Évariste Pascault et son fils Noël ont bien voulu nous offrir l’hospitalité.



Notre équipe est composée de : (de gauche à droite) Mme et M Fernand JOSEPH, M Ferdinand SAULNIER, M Évariste PASCAULT, Mme Georgette JUSTE, M Louis MORISSET, M Émilien VERNA, M Élie BLOUIN, M Robert CORMENIER, M Roger MORON et Édouard PASCAULT.
M Turenne ROLLAND et
Marcel ROUET (présents, ne sont pas sur la photo).
Empêchés, l’abbé Guérin, ancien curé de la paroisse, et sa soeur nous ont transmis des notes fort intéressantes. Aussi, les considérons-nous comme moralement présents parmi nous.
Tous ensemble, nous avons décidé de porter notre attention sur ce secteur de Châtellerault qui s’appelle Antoigné.

Une paroisse érigée en commune en 1792, pour le rester jusque dans les premières décennies du XIXe. Son autonomie lui fut ravie parce qu’il manquait quelques centaines d’habitants à Châtellerault pour avoir droit à un tribunal. Les gens du secteur n’admirent pas cette fusion de gaieté de coeur. Vingt ans plus tard une pétition circula, demandant le retour à l’indépendance. Elle n’eut pas de suite. On dit toutefois, qu’il n’y a pas si longtemps, la population écouta d’une oreille très complaisante les propos imagés, mais sans équivoque, de cet orateur politique qui s’écria : “ Ce qu’il vous faudrait ici, à Antoigné, c’est une table et douze fauteuils “. Le curé Hillairet avait été le premier à opiner de la tête !
Pour l’instant pas de courant autonomiste qui se manifeste au grand jour ; mais ne nous y fions pas. A Antoigné, la vie pour une bonne part, est enfouie sous terre. Le réseau de galerie laissé par les anciennes carrières et aujourd’hui partiellement affecté aux champignons est si dense qu’on se demande comment les champs, le village et les habitants se maintiennent en surface... “ Tenez chez moi, aux Richarderies, les caves représentent
330 000 toises de superficie, soit trois hectares cultivables. Chez Paris et Bernuau elles sont trois fois plus étendues “. Résultat pratique et inattendu : le patrimoine se dédouble. On peut trouver deux propriétaires fonciers superposés et non plus seulement juxtaposés sur le plan cadastral.


Le champignon de Paris introduit en notre région par le Bordelais Bournac

La culture des champignons est une activité florissante, soumise aux aléas du marché, mais dont les méthodes se sont stabilisées et modernisées... “C’est un nommé Bournac, originaire du Bordelais, qui l’a importée en notre région un peu avant 1900. Il a disparu assez rapidement. Même chose en ce qui concerne Piganeau. Les caves se contaminaient vite. Les procédés actuels n’existant pas pour y remédier, il fallait les laisser se reposer pendant 4 ou 5 ans. Aussi a-t-on vu des pionniers, un brin aventuriers, mettre les caves en état de production, puis peu de temps après, aller chercher fortune ailleurs.
“... Moi mon père ayant fait son apprentissage de jardinier, s’est initié à la culture des champignons dans les catacombes de Paris. Il a débuté aux Richarderies en 1902, quelques années avant le père Rolland et avant la famille Paris. Vingt fois par jour, pour s’approvisionner en eau, il parcourait un kilomètre avec sa brouette et son fût. Les casernes fournissaient le crottin : celles de Poitiers, Châtellerault, Saint Maixent, Orléans. Les artilleurs de Metz eux-mêmes nous en expédiaient! Quand au blanc de champignon on le récupérait un peu partout où il se trouvait. On le sélectionnait à la vue, mais plus encore à l’odorat. On faisait au fond, une sorte de bouturage. On le mettait dans des caisses de fumier et parfois, la conservation, qui exigeait une température uniforme, se pratiquait dans la chambre à coucher ...”


La cave du wagon et celle de Philomène

Les variétés de champignons ainsi obtenues recevaient des noms, au fur et à mesure, en fonction de leur provenance. Et c’est, d’ailleurs, pour cela qu’il vaut mieux ne pas trop insister sur ce chapitre qui prendrait une allure un peu trop scatologique. Aucune raison, en revanche, de taire les noms conférés aux caves. Tenez, la cave du wagon a une histoire fort simple. C’est là que fut déversé un chargement de fumier que l’on jugeait suspect à cause de la forte proportion d’ajoncs qu’il contenait. Pour l’avoir accepté à la différence de ces collègues, le père Briau s’en trouva fort bien. Il fit une récolte phénoménale. La cave de Philomène a été ainsi baptisée par la fantaisie d’un ouvrier qui avait gravé le nom de sa femme sur sa paroi. La cave du marteau rappelle l’étourderie d’un tailleur de pierres qui avait perdu son outil. La “glacière” fait allusion à la température réfrigérante de l’endroit... Nous pourrions prolonger cette liste et dresser un parallèle entre la topographie de surface et tous ces “lieux-dits” placés au carrefour des voies souterraines.


Une énigme jamais résolue : la disparition du père Tiratay

La “salle de danse” appelée ainsi à cause de son banc de pierre qui fait saillie sur le périmètre, nous rappellerait si nécessaire que les caves à champignons ont pris la place des anciennes carrières. Pas toutes, il s’en faut ! D’abord parce qu’il y a eu quelques éboulements... “Mon père m’a raconté qu’un de ses oncles, empressé à tirer la pierre et voyant partir la paroi à juste pu s’écrier : “c’est temps de ...”. Il a eu le souffle coupé par le banc qui venait de lâcher...”
En 26, au niveau du lieu-dit “l’Amérique”, moi, j’étais avec le père Gaston Favard et sa jument noire. Des craquements se firent entendre. A peine avait-il crié : “ Hue cocote ! “ que le bloc roulait au derrière du tombereau ! Le père Tiratay aurait-il été enseveli sous un semblable éboulement ? Il a disparu à tout jamais, sans laisser de trace !
Les Allemands qui avaient entreposé les panoplies de sabres de la Manufacture sous notre pré à la Guillotière, furent aussi les derniers à se servir de la pierre d’Antoigné. Ils en firent les soubassements du dépôt de munitions de la route de Colombiers qui devait être bombardé à la fin de la guerre.


Le tuffeau d’Antoigné a servi à construire les immeubles de Châtellerault

Notre tuffeau, on le retrouve dans tous les immeubles, construits à Châtellerault au siècle dernier. On l’a utilisé notamment pour le clocher, malheureusement abattu de St Jean Baptiste et ... pour la construction de l’hotel de Ville de Tours (du moins en partie).
S’éclairant à la lampe à huile, les carriers à l’aide de pics et de coins aiguisés par le grand-père Rouet, décollaient des blocs de trois tonnes qu’ils débitaient sur place à raison de 12 sous par quartier. En ce temps-là c’est à dire à la fin du siècle dernier, et au début de celui-ci, tous les hommes d’Antoigné étaient carrier. Ils travaillaient dur mais vivaient mieux.
On sortait les quartiers avec les carrioles à claire-voie, permettant de mieux les saisir. Les chevaux se laissaient guider par les ornières. On a connu, chez Eugène Pascault, une jument aveugle qui faisait son chemin sans hésiter. Pour mener le matériau à destination, de très longs charrois étaient ensuite nécessaire... “ Avec mon père et mon oncle, nous avions jusqu’à six chevaux. Nous faisions deux tours en ville le matin et deux le soir. Nous allions jusqu’à Port-de-Piles, les Ormes. En compagnie de Retray, il m’est arrivé de partir avec deux charrettes dans les rampes de Vaux pour fournir un chantier à la Celle-Saint-Avant. Nous avons fait dix tours là-bas !


Charlemagne et François 1er

L’extraction aurait commencé il y a 300 ans. Les uns disent même qu’elle aurait débuté sous Charlemagne. La progression se faisait dans le sens Ouest-Est jusqu’à épuisement de la veine. C’est pour cela que les caves à champignons ouvrent toutes sur le flanc Ouest du coteau. Après la première couche, on a repris une seconde veine en sous-pied, mais à ce niveau là on a rencontré des nappes d’eau. Par année humide, l’eau remonte dans les galeries.
Pas de caves vers le centre du bourg. A cause de l’humidité précisément. “Outre l’épicéa gigantesque qui a peut-être été planté par François 1er, notre bourg comportait autrefois une mare près de l’église. Elle a été comblée, mais il y a quelques années à la suite de très grandes pluies on a vu l’eau ruisseler en 53 points différents sur la petite place. Il s’agit probablement de la même source que celle qui alimente le lavoir où la mère Poyant et la mère Garnault qui faisaient autorité avaient une place réservée comme à l’église.


Turenne et la poignée de noisettes

Le curé était propriétaire de cette mare, où évoluaient quelques poissons rouges, ainsi que des noisetiers de la cour du presbytère. Pour avoir droit à la poignée de noisettes qui récompensait les bons élèves, Turenne, qui n’était pourtant pas de ce bord là, n’avait pas hésité un jour à apprendre par coeur quelques chapitres du catéchisme. “Comment, lui dit son père, qui eut vent de la chose, tu n’apprends pas tes leçons à l’école, et voilà ...


L’éleveur de poulets des Melottières a peut-être retardé de six mois le bombardement sur Londres

S’agissant de l’histoire, on se donne bien du mal parfois pour en connaître tous les secrets et l’on n’est jamais tout à fait sur d’y parvenir. Voici précisément le cas d’un homme qui en écrivit à sa manière, sinon un chapitre tout au moins un alinéa non négligeable. Il s’appelait M Baldenweeck et élevait des poulets, non loin du lieu où nous sommes, au château des Melottières. Il avait été précédemment chef du personnel aux usines Renault, et en égard à ses connaissances, ministre de l’industrie du gouvernement de Vichy.
A l’époque où il se trouvait investi de ces fonctions, il vit un jour, entrer dans son bureau le chef des réquisitions. “ Monsieur, dit celui-ci en donnant un coup de cravache sur la table, il nous faut dans l’immédiat 400 000 cornières pour avions. Donnez-moi la date de livraison”. “Monsieur, rétorque
Baldenweeck, en excellent allemand, depuis quand votre cravache a-t-elle le pouvoir de faire sortir des pièces d’aluminium d’une table en marbre ?”
“ Vous n’êtes pas poli “ dit l’officier allemand.
“ C’est vous, monsieur, répond Baldenweeck, qui n’êtes pas poli et vous vous couvrez de ridicule. Quelles dimensions voulez-vous pour vos cornières ?”
“ 40 x 40 “
“ Bien, j’attends que vous me précisiez votre commande par lettre “
L’Allemand claqua les talons et le lendemain, M Baldenweeck recevait par lettre une commande de 400 000 cornières de 40 x 40 sans plus de précision. Ayant feint de croire qu’il s’agissait de millimètres, il fit exécuter une multitude de minuscules petites cornières que l’Allemand refusa à grand fracas avant de préciser, dans une nouvelle commande, qu’il s’agissait de 40 centimètres sur 40.
Baldenweeck s’offrit le luxe d’ironiser : “ Mais, Monsieur, les ouvriers français, très adroits, savent travailler à un millimètre près !” Dès le lendemain, il jugea prudent de donner sa démission au gouvernement de Vichy et vint sagement s’installer aux Melottières.
Grâce à cet acte de résistance pas banal, mais peu connu, on dit que les bombardements allemands sur Londres furent retardés de six mois !

Babin guérisseur et Babin précurseur

En temps de guerre et de pénurie, ce canular est une arme qui en vaut bien une autre dans certains cas. Très opportunément, le bruit courut, à l’époque ou les Allemands, grands amateurs d’omelettes, faisaient la rafle sur les oeufs, que la peste aviaire s’était sournoisement introduite dans quelques poulaillers du côté d’Antoigné. Une pancarte “ Interdit à l’Armée Allemande pour cause d’épidémie “ ne tarda pas à faire son apparition à l’entrée de plusieurs fermes. Les Français du secteur purent à nouveau se procurer des oeufs.
Pas spécialement versé dans les maladies des volailles, le père Babin s’y entendait fort bien à guérir les coliques des chevaux. Il étendait même ses bienfaits aux humains ... “ Moi, je me souviens ayant attrapé un zona, je commençai par aller voir, rue du Berry, un médecin qui en guise de consolation me dit : “Eh bien, mon ami, je vous plains : vous en avez bien pour 15 jours à souffrir de la sorte “. Babin, à qui j’allai dés lors me confier, me dit : “ Baisse ton pantalon, mais au moins crois-tu à ce que je vais te faire ?” “ Ben, si je suis venu vous voir...” Il ouvre un tiroir, fait des gesticulations puis se met à transpirer, à transpirer !... Tout d’un coup, il me déclare : “ C’est fini, est-ce qu’on prend une petite goutte ?” Quand je sortis, je ne souffrais plus ! “
C’est également un Babin d’Antoigné, Hyppolyte qui eut le second vélo de Châtellerault, le premier ayant appartenu à Gautier, domicilié à l’entrée de la rue Pasteur. Ce fut un événement à l’époque. On en parla, comme on parla, un peu plus récemment du facteur tombé en chemise de nuit dans le fond de sa cave inondée, (mais attention p’tit Louis, n’exagérons rien !”).


La petite bergère des Perrières et Bodin le riche propriétaire

Le grand fait divers d’Antoigné, le plus bouleversant, ce fut cependant, au début du XVIIe siècle, l’assassinat de la petite bergère des Perrières par le sieur Bodin. Non seulement la linotte avait laissé échapper ses troupeaux mais elle s’était permis de prendre à la légère les observations du riche propriétaire. Saisi d’un grand courroux, celui-ci l’avait assommée d’un violent coup de bâton.
Il s’était laissé emporter. Bientôt, il regretta son geste. Il fit le voeu de pourvoir son existence durant, aux frais d’apprentissage de quatre garçons et de quatre filles du quartier. Il tint parole mais ses héritiers se sentirent malheureusement dégagés de toute obligation.
Il y a quelques années, on voyait encore la tombe de la bergère au carrefour des Perrières.


Les Thénaults point remarquable

Des Perrières, nous passerons aux Thenaults pour finir sur une particularité topographique. Savez-vous que ce village se trouve à l’exacte intersection des communes d’Oyré, Ingrandes, Châtellerault, Saint Sauveur ? Réunis en ce point remarquable, les quatre maires, dit-on pourraient trinquez à la même table sans quitter le territoire de leur commune.
Pourquoi ne serions-nous pas témoins d’une pareille rencontre ?


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On nous signale tardivement que Hippolyte Babin fut avec Emmanuel Pascault parmi les premiers élèves qui obtinrent leur certificat d’études à l’école d’Antoigné construite en 1885.